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Pierre Deffontaines

lundi 21 octobre 2019, par Claire Delfosse

Pierre Deffontaines (1894-1978) est une figure un peu particulière de la géographie française. Il est à la fois membre de l’école de géographie française qui rayonne dans l’entre-deux-guerres, ayant fait une thèse de géographie régionale avec Albert Demangeon, Les hommes et leurs travaux dans la Moyenne Garonne et va sur les pas d’Emmanuel De Martonne. Mais il est surtout l’héritier de Jean Brunhes auquel il resta toujours fidèle. Il affirme lui-même avoir été « le principal disciple de Jean Brunhes ». Enfin il n’a pas eu de véritable carrière universitaire française, alors qu’il est un des géographes français de sa génération les plus connus à l’étranger.
Un parcours et une carrière atypiques
Pierre Deffontaines n’a pas suivi un cursus universitaire classique. Avant de faire des études de géographie, il a fait une licence de droit, puis s’est intéressé à la préhistoire. Il a découvert la géographie à travers la lecture d’écrits de Jean Brunhes (1869-1930), qu’il rencontre en 1918. Il suit ses cours au Collège de France ainsi que ceux de Lucien Gallois, d’Albert Demangeon, d’Emmanuel de Martonne à la Sorbonne. Il passe une licence d’histoire et géographie et un Diplôme d’études supérieures, sous la direction d’Albert Demangeon, qui allie sa passion pour la préhistoire et la géographie (Essai de géographie préhistorique du Limousin et de son pourtour sédimentaire), puis obtient l’agrégation d’histoire-géographie en 1922. Grâce à Jean Brunhes, il bénéficie pour trois ans de la bourse Thiers (1922-1925). A partir de 1924, il fait des missions en Europe centrale (Pologne, Slovaquie, Yougoslavie). Il écrit sa thèse sous la direction d’Albert Demangeon (Les hommes et leurs travaux dans les pays de la Moyenne Garonne, Agenais et Bas-Quercy) et la soutiendra en 1932. Or, sa thèse ne lui ouvre pas une carrière universitaire classique, car il est trop proche de Jean Brunhes. Dans un contexte fortement marqué par la République laïque son engagement religieux a pu le desservir . Il est toutefois le premier titulaire de la chaire de géographie de l’Université catholique de Lille en 1924 et y restera jusqu’en 1939, époque à laquelle il accepte le poste de directeur de l’Institut français de Barcelone qu’il occupera jusqu’en 1964.
Sa thèse est originale à plusieurs titres (Delfosse, 2000). Il s’agit certes d’une thèse de géographie régionale, mais elle porte sur un « pays médian et intermédiaire qui n’acquiert son unité que parce qu’il ne peut être incorporé dans les provinces mieux individualisées du pourtour », note-t-il dans son introduction ; un territoire composé de différents petits pays qu’il regroupe sous le nom de « Pays de Moyenne Garonne ». Elle l’est aussi dans sa facture. Se situant résolument dans le champ de la géographie humaine, Pierre Deffontaines néglige l’étude du cadre physique : il ne présente son territoire que succinctement dans le cadre d’une introduction. L’absence de partie consacrée au cadre physique lui est reprochée ; tout comme son organisation temporelle, il « invente » l’histoire régressive : au lieu d’aborder l’étude du présent après celle du passé, il part des faits observables dans le présent et remonte dans l’histoire pour en trouver l’explication. Pour la collecte des sources et sa façon d’aborder le terrain, il fait également œuvre d’originalité : comme tous les auteurs de thèse, il a une pratique de terrain très importante, mais il accorde plus de place aux hommes, à ce qu’ils peuvent raconter de leurs activités et de leur pays. Il souligne ainsi dans le commentaire de sa bibliographie que « l’essentiel de ses informations provient beaucoup moins de lectures de livres, de dépouillement d’archives ou de réponses à des questionnaires que de conversations innombrables, poursuivies longuement avec les habitants du pays appartenant à toutes les conditions et à tous les métiers ». Cette attention à « tous les métiers » constitue aussi une forme d’innovation. En effet, il ne traite pas exclusivement de l’agriculture, mais étudie tous les métiers, même les « petits métiers ». Arès une première partie consacrée à l’effectif humain, la deuxième traite des activités économiques et s’intitule : « Horizons de travail ». Dans sa petite thèse (La vie forestière en Slovaquie) son attention est portée à la forêt et aux hommes qui y travaillent. Enfin, Pierre Deffontaines y montre dès sa dédicace à Saint-François d’Assise sa foi, ce que de Martonne ne manquera pas de lui reprocher.
Un géographe « missionnaire »
Philippe Pinchemel (1979) qualifie Pierre Deffontaines de missionnaire de la géographie : par sa carrière à l’étranger et dans son souci permanent de diffuser l’enseignement de la géographie dans tous les milieux et à tous les niveaux d’étude (y compris auprès de ses enfants et de ses proches) , sans oublier son intense activité éditoriale dans des supports éditoriaux très variés .
Pierre Deffontaines a fait l’essentiel de la carrière à l’étranger et à partir de ses postes de Lille et de Barcelone, il n’a cessé de voyager dans d’autres pays et d’y contribuer au développement, voire à l’institutionnalisation de la géographie et à la promotion de la France : fondation de la chaire de géographie à Sao Paulo en 1934, de celle de géographie humaine de Rio de Janeiro en 1936 et de l’Institut de géographie de l’université Laval à Québec en 1948 ; il fonde aussi l’Association des géographes brésiliens, la première revue géographique et le Conseil national de Géographie du Brésil. Aussi écrit-il dans une autobiographie : en Espagne, « je continuais mon système qui consistait à utiliser la géographie comme élément de propagande à la fois française et géographique ».
Il diffuse également la géographie dans différents milieux par différents canaux. A la fondation Thiers il rencontre Robert Garric, fondateur des Equipes sociales et va s’y impliquer, il en sera un des vice-président (« c’était une œuvre magnifique de pédagogie populaire où ma géographie trouvait une large place pleine d’intérêt »). A Lille, il fait partie des créateurs d’une Union des Trois ordres d’enseignement (UTO). Il publie notamment pour les scouts Le petit guide du voyageur actif qui sera édité à 30.000 exemplaires. Par ailleurs, il collabore à la collection des cartes murales scolaires. Il participe à la vie de la Société de géographie de Lille et collabore régulièrement à son Bulletin. De 1935 à 1938, il est membre de la Commission exécutive de la Société de géographie de Paris. Il prend également part aux congrès UGI (Paris en 1931, Washington en1938).
Pierre Deffontaines a eu une intense activité éditoriale. Il a tout d’abord fait découvrir les pays d’Amérique latine, le Canada, la Catalogne et les Baléares aux lecteurs français. Pour l’Amérique latine, il a plus particulièrement analysé l’introduction du bétail européen ; pour le Canada ses travaux sur le rang, mode de peuplement et d’habitat spécifique font référence. Son intense activité de publication ne s’est pas limitée aux revues académiques. Il a écrit dans La revue des deux mondes, La revue des jeunes, a publié des ouvrages de vulgarisation à caractère touristique comme celui qu’il a consacré à l’Espagne, en collaboration avec l’historien de l’art Marcel Durliat, Catalogne, Baléares, Levant (1957, Paris Arthaud).
Homme de réseaux, d’association et d’édition, il a contribué à fonder des revues à l’étranger ou à soutenir les nouvelles revues comme celle de l’institut de géographie de Barcelone ou en France les revues des universités régionales qui portent sur l’Espagne (Méditerranée, par exemple) ou sur l’Amérique latine (Outre-Mer, Université de Bordeaux). Il a également dirigé des collections et ouvrages avec sa collection La géographie humaine chez Gallimard et les volumes de la Pléiade consacrés à la géographie qu’il a dirigés (Gallimard, 1966 et 1975).
Dans sa recherche pour diffuser la pensée géographique, il publie des ouvrages non uniquement réservés aux seuls spécialistes de la géographie. On peut ainsi citer les trois volumes de la Géographie Universelle chez Larousse (1952), réédités en 1958 avec la collaboration de Mariel Jean-Brunhes Delamare.
Il contribue aussi à la diffusion des travaux de Jean Brunhes. Dans de nombreuses publications, comme son maitre Jean Brunhes, il va promouvoir la photographie, notamment les vues d’avion (cf l’Atlas aérien de la France paru en 1955). Ses dessins – il en a réalisé plus de 3000- lui permettent de restituer les paysages qu’il observe en Catalogne.

Des apports originaux à la géographie
Ses apports originaux à la géographie peuvent se résumer arbitrairement en trois points : ses liens à la préhistoire et à l’ethnographie ; l’intérêt pour le « travail » avec la notion d’horizons de travail ; ses liens à la religion.
Une fois son parcours de géographe enclenché, il n’abandonne pas sa passion pour la préhistoire. Il étudie à l’Institut de Paléontologie humaine et obtient un diplôme de l’école du Louvre mention spéciale préhistoire . Il se constitue un réseau important parmi les préhistoriens et anthropologues. Il se lie avec Leroi-Gourhan et fonde avec lui, en 1948, l’éphémère Revue de géographie et d’ethnographie. Ses travaux resteront ainsi marqués par l’anthropologie. En Europe centrale, il découvre les travaux et méthodes de l’Ecole ethnographique d’Europe centrale et se lie avec ces chercheurs (Lompech 2019). Aussi y participe-t-il à des colloques. Il présentera sa nouvelle méthode pour étudier les genres de vie (les horizons de travail) en 1927 lors du colloque des géographes et ethnographes slaves (« Petits métiers et petits nomades de Slovaquie », Revue de géographie alpine, 1927). Lors du congrès international de folklore qui a eu lieu à Paris en 1937, il propose une étude sur la répartition des types de voitures (« Notes sur la répartition des types de voiture à deux roues et à quatre roues », Travaux du premier Congrès international de Folklore, Paris, 1937) qui suscitera des critiques de la part des historiens de l’Ecole des Annales. Il applique ainsi une des caractéristiques des mouvements folkloristes de l’Europe centrale, celle de la répartition des faits de folklore. Cet intérêt pour la répartition spatiale des faits « techniques » et culturels se retrouve dans le tome deux de la géographie de la France de Jean Brunhes qu’il a largement contribué à écrire.
Ses apports tiennent aussi à sa géographie humaine que l’on peut qualifier d’humaniste et attachée à la religion. « J’ai été frappé de l’importance du facteur religieux dans les pays géographiques et j’ai étudié une géographie liée aux causalités spirituelles ». Il a précisé ce point de vue dans son ouvrage L’Homme et la religion (1948), puis dans un article de la revue Diogène en 1953 intitulé « Valeur et limites de l’explication religieuse en géographie humaine ».
Ainsi Pierre Deffontaines a joué un grand rôle dans la diffusion de la géographie et a contribué à son évolution. Toutefois ses fonctions à l’étranger et certaines de ses positions ont pu susciter des débats ou être contestées (Delfosse, 1998). Il a été « boudé » pendant plusieurs décennies avant d’être redécouvert notamment depuis le début des années 2000, en particulier grâce au renouveau de la géographie culturelle. Sa thèse et sa thèse secondaire sont rééditées (2000) et 2019) pour le témoignage qu’elles apportent sur des territoires qui s’interrogent sur leur passé.

Claire Delfosse


Bibliographie succincte :

- BERDOULAY, V. (1995) - La formation de l’école française de géographie (1870-1914), Ed. du CTHS (2è édition), Paris.
- DELFOSSE Claire, 1998, « Le rôle des institutions culturelles dans la diffusion des idées géographiques : l’exemple de Pierre Deffontaines », Finisterra XXXIII, 65, n° spécial consacré à « Voyage, circulation et transfert des idées géographiques (XIX-XXèmes siècles) » Numéro dirigé par Vincent Berdoulay et Joséphina Gomez-Mendoza, pp. 139-151.
- DELFOSSE Claire, 2000, « Les travaux et les jours. Bibliographie commentée de Pierre Deffontaines », Cybergéo, rubrique « Histoire et épistémologie de la géographie ».
- DELFOSSE Claire, 2000, « Préface à la réédition de la thèse de Pierre Deffontaines », Agen, Librairie Quesseveur, 4 p.
- LOMPECH, 2019, « Préface », in Pierre Deffontaines, La vie forestière en Slovaquie, rééd. sous la direction de Jana Vargovcikova, Paris, ed. Eur’Orbem.
- PINCHEMEL, 1979, in Hommage à Pierre Deffontaines, (1979) Acta Geographica (Société de Géographie, Paris,) : pp. 3-24.

Quelques textes de Pierre Deffontaines :

- 1924, « Sur la géographie préhistorique », Annales de géographie, pp.19-29.
- 1926 : Géographie politique et géographie du travail, en collaboration avec Jean Bruhnes Tome II de Géographie humaine de la France, dans Histoire de la nation française, publiée par Gabriel Hanotaux, Paris, Plon, 652 p.
- 1932 : « Introduction à la géographie humaine », Bulletin de la Société de géographie de Lille pp. 105-120.
- 1932 : Les hommes et leurs travaux dans les pays de la Moyenne Garonne, Agenais et Bas-Quercy, Lille, SILEC, 462 p. (Rééditée en 200 chez Quesseveur, Agen).
- 1932 : La vie forestière en Slovaquie, Paris, Libie ancienne H. Champion, Travaux publiés par l’Institut d’études slaves, 94 p.
- 1933 : L’homme et la forêt, Paris, Gallimard, 188 p.
- 1947 : « Geografia humana do Brasil », Boletim geografico, Instituto brasileiro de Geografia, Rio de Janeiro, janv., pp. 1273-1307 et mars 1571-1597.
- 1948 : L’homme et la religion, Paris, Gallimard, 439 p.
- 1948 : El Mediterraneo. Estudio de Geografias humana, Barcelone, Juventud., 243 p.
- 1953 : « Le rang, type de peuplement rural du Canada français », Cahiers de géographie, Université de Laval, Québec, n°5, 32 p.
- 1953 : « Valeurs et limites de l’explication religieuse en Géographie humaine », Diogène, revue du Conseil international de philosophie et des Sciences humaines, Paris, Gallimard, n°2, p. 54-78.
- 1957 : L’homme et l’hiver au Canada, Paris, Gallimard, 299 p.
- 1958 : « Défense et illustration de la géographie humaine », Revue de Géographie humaine et d’Ethnologie, n°1.
- 1964 : Contribution à la géographie pastorale de l’Amérique latine. Rio de Janeiro, Universidad do Brasil, Faculdade nacional de Filosofia, Centro de Pequisas de geografia do Brasil, 132 p.
- 1972 :L’homme et sa maison. Paris, Gallimard, 255 p.